PORTRAIT 🎥 L’intelligence artificielle va-t-elle augmenter nos capacités ou, au contraire, affaiblir certaines de nos facultés cognitives ? À l’occasion du colloque scientifique In Finé, organisé le 9 octobre 2026 sur le site du Futuroscope, à Poitiers, Raphaël Gaillard, professeur de psychiatrie, a proposé un éclairage sur les relations entre cerveau humain, apprentissages et intelligence artificielle.
Pour lui, la question n’est pas tant de rivaliser avec les machines que d’apprendre à vivre avec elles, sans négliger ce qui construit notre intelligence : la lecture, l’écriture et les apprentissages fondamentaux.
L’intelligence artificielle : une nouvelle étape dans l’évolution de notre intelligence ?
Faut-il craindre que l’intelligence artificielle finisse par nous rendre moins intelligents ? Que deviendront nos capacités de réflexion, de mémorisation ou de création lorsque les machines pourront accomplir à notre place une part croissante des tâches intellectuelles ?
Ces interrogations étaient au cœur de l’intervention de Raphaël Gaillard, professeur de psychiatrie, lors du colloque scientifique In Finé, consacré notamment à la question « Grandir avec l’IA : hybridation, opportunités et vulnérabilités du cerveau en développement ».
Dans son interview, le chercheur invite à dépasser une vision souvent réductrice des relations entre l’humain et la machine.
« On se pose beaucoup la question de notre rapport aux nouvelles technologies et on le pose bien souvent en termes de compétition. Je pense que l’enjeu est beaucoup plus un enjeu d’hybridation. »
Autrement dit, il ne s’agit pas simplement de déterminer si l’intelligence humaine sera dépassée par l’intelligence artificielle. Il faut plutôt comprendre comment notre rapport aux technologies va transformer nos propres facultés.
Une transformation qui pourrait être bénéfique, en augmentant certaines de nos capacités, mais qui pourrait également engendrer de nouvelles vulnérabilités.
L’écriture, première grande révolution de l’intelligence humaine
Pour éclairer cette transformation, Raphaël Gaillard propose un détour par l’histoire de l’humanité. L’une des grandes inquiétudes suscitées par l’intelligence artificielle concerne l’externalisation de nos compétences. Pourquoi apprendre, mémoriser ou réfléchir si une machine peut le faire à notre place ?
Cette crainte, reconnaît-il, est légitime. Mais elle n’est pas entièrement nouvelle.
L’invention de l’écriture a déjà constitué une révolution comparable dans notre rapport au savoir.
« Écrire, c’est déposer son savoir hors de soi et c’est le réintégrer, presque le réincorporer par la lecture. »
Avec l’écriture, l’humanité a appris à conserver des connaissances en dehors du cerveau humain, puis à les retrouver et à se les approprier grâce à la lecture. Loin d’appauvrir notre intelligence, cette externalisation a profondément transformé nos capacités cognitives et permis le développement des savoirs.
Pour Raphaël Gaillard, l’arrivée de l’intelligence artificielle pourrait constituer une nouvelle étape de cette histoire.
Mais une différence essentielle demeure : nous disposons de plusieurs siècles de recul sur les bénéfices de la lecture et de l’écriture, alors que nous commençons seulement à mesurer les conséquences de l’IA sur nos façons de penser et d’apprendre.
Avant de s’hybrider avec l’IA, apprendre à lire et à écrire
C’est ici que le propos de Raphaël Gaillard rejoint directement les préoccupations du monde éducatif.
Face à l’essor de l’intelligence artificielle dans les pratiques scolaires, faut-il accélérer son intégration dans les apprentissages ou, au contraire, prendre le temps de consolider les fondamentaux ?
Pour le psychiatre, il ne s’agit pas de refuser les technologies ni de s’opposer au progrès. Mais il est essentiel de respecter une certaine hiérarchie dans les apprentissages.
« On ne va pas refuser l’hybridation technologique, on ne va pas refuser le progrès, mais on va s’assurer qu’avant d’y parvenir, on ait réussi la grande hybridation qui a fait ses preuves, celle de l’écriture et de la lecture. »
Une affirmation qui prend une résonance particulière alors que les outils d’IA générative se diffusent rapidement dans les usages des élèves, parfois avant même que certaines compétences fondamentales soient pleinement maîtrisées.
Pour Raphaël Gaillard, les enseignants ont donc un rôle déterminant. « Je dirais aux enseignants qu’ils ont un rôle essentiel dans la hiérarchisation des apprentissages. »
La lecture et l’écriture ne doivent pas être considérées comme de simples compétences devenues secondaires à l’heure où l’IA peut produire des textes, résumer des documents ou répondre à des questions.
Elles constituent au contraire des étapes fondamentales dans la construction de l’intelligence humaine.
L’enjeu n’est donc pas seulement d’apprendre aux élèves à utiliser l’IA, mais de leur permettre de développer les capacités intellectuelles nécessaires pour en faire un usage éclairé.
Les neurosciences rappellent que l’apprentissage transforme le cerveau
Autre point majeur de l’interview : la manière dont les neurosciences peuvent renouveler notre compréhension des apprentissages. Raphaël Gaillard plaide pour le développement d’une culture scientifique permettant de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau, tout en rappelant qu’il est impossible de tout connaître de tous les mécanismes cognitifs.
Mais il insiste surtout sur une idée essentielle : apprendre ne consiste pas uniquement à acquérir une compétence immédiatement utilisable.
L’apprentissage transforme aussi durablement le cerveau. « Un apprentissage, ça ne vise pas une compétence, mais le changement de la conformation d’un cerveau. »
Cette formulation volontairement forte invite à dépasser une approche purement utilitariste de l’éducation.
Apprendre une langue, lire un texte difficile, résoudre un problème mathématique ou mémoriser des connaissances ne sert pas uniquement à réussir une tâche précise. Ces activités participent également à la transformation des réseaux cérébraux et à la construction de capacités intellectuelles qui pourront être mobilisées dans d’autres situations.
C’est pourquoi la question de l’externalisation des apprentissages vers les outils d’intelligence artificielle mérite, selon lui, une attention particulière.
Si l’élève délègue trop rapidement certaines tâches à une machine, que devient le travail intellectuel qui lui aurait permis de développer ses propres capacités ?
L’interview ne prétend pas apporter une réponse définitive à cette question, mais elle invite à considérer les effets de l’apprentissage au-delà du seul résultat obtenu.
« L’intelligence, c’est ce qu’il reste quand on a tout oublié »
Pour illustrer cette idée, Raphaël Gaillard revisite une formule célèbre généralement attribuée à Édouard Herriot, selon laquelle la culture serait ce qui reste lorsque l’on a tout oublié.
Le psychiatre propose de la reformuler : « L’intelligence, c’est ce qu’il reste quand on a tout oublié. »
Une manière de rappeler que l’essentiel de l’apprentissage ne réside pas uniquement dans l’accumulation de connaissances mémorisées. Ce qui compte également, ce sont les transformations durables produites par les expériences d’apprentissage.
Même lorsque certaines connaissances précises ont été oubliées, les efforts intellectuels réalisés pour les acquérir peuvent avoir contribué à développer des capacités de raisonnement, de compréhension ou d’adaptation.
Cette perspective interroge directement la place des outils d’intelligence artificielle dans les pratiques pédagogiques.
Si une IA peut fournir immédiatement la solution d’un exercice, rédiger une dissertation ou synthétiser un document, l’élève risque-t-il de se priver d’une partie du cheminement intellectuel nécessaire à son développement ?
La réflexion de Raphaël Gaillard suggère ainsi que la valeur pédagogique d’une activité ne se mesure pas seulement à la qualité de sa production finale, mais aussi au travail cognitif qu’elle exige.
Et si l’intelligence artificielle devait elle-même beaucoup à la lecture ?
L’interview se termine sur un parallèle particulièrement intéressant entre les apprentissages humains et le développement des intelligences artificielles génératives.
Raphaël Gaillard rappelle que les systèmes d’IA les plus connus reposent sur des réseaux de neurones artificiels dont la conception s’inspire, de manière très simplifiée, de certains principes du fonctionnement cérébral. Mais ces réseaux doivent, eux aussi, être entraînés.
Et, souligne-t-il, les grandes avancées des IA génératives de langage se sont notamment appuyées sur l’exploitation de quantités considérables de textes.
« C’est en lisant des millions de pages qu’émerge une forme d’intelligence correspondant à ces IA génératives. »
Cette observation renforce son analogie entre l’écriture, la lecture et les technologies contemporaines.
Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que les machines lisent ou comprennent comme les êtres humains, mais de rappeler le rôle central du langage écrit dans le développement des systèmes d’IA.
Un paradoxe intéressant : alors que certains s’interrogent sur la place que conserveront la lecture et l’écriture dans une société transformée par l’IA, ces technologies doivent elles-mêmes une grande partie de leurs performances à l’immense patrimoine de textes produit par l’humanité.
Pour l’École, accompagner l’IA sans brûler les étapes
Au terme de cette interview, Raphaël Gaillard ne défend ni une opposition de principe à l’intelligence artificielle ni une adoption sans réserve de ses usages. Son propos invite plutôt à considérer l’arrivée de ces technologies comme une nouvelle étape dans la longue histoire des transformations de l’intelligence humaine.
Une étape qui comporte des opportunités, mais aussi des risques, particulièrement lorsqu’elle concerne des enfants et des adolescents dont le cerveau est encore en développement.
Pour les enseignants, le message est clair : les apprentissages fondamentaux conservent toute leur importance, peut-être même davantage à l’heure de l’intelligence artificielle. Car apprendre à lire, à écrire, à raisonner ou à mémoriser ne consiste pas simplement à acquérir des savoir-faire que les machines pourraient désormais reproduire.
C’est aussi construire et transformer son propre cerveau.
L’enjeu éducatif de l’IA ne serait donc pas de choisir entre intelligence humaine et intelligence artificielle, mais de veiller à ce que la seconde accompagne le développement de la première, sans se substituer prématurément aux apprentissages qui la façonnent.
Une réflexion qui mérite toute sa place dans les débats actuels sur l’intégration de l’intelligence artificielle à l’École.
Interview de Raphaël Gaillard, professeur de psychiatrie, réalisée à l’occasion du colloque scientifique In Finé, le vendredi 9 octobre 2026, sur le site du Futuroscope à Poitiers. Thématique : « Grandir avec l’IA : hybridation, opportunités et vulnérabilités du cerveau en développement ».



